L'intrus du Golfo Nuevo (2ème partie)

Publié le par Taranto

Ce n’était pas la première fois que des submersibles étaient repérés dans le Golfo Nuevo. Dès 1941, on avait aperçu des sous-marin navigant en surface près de l’entrée et, en mars 1942, un sous-marin avait déjà été détecté dans les eaux du golfe.

 

 

Durant la guerre, les opérations des U-boat au large des côtes argentines furent très limitées.

 


 

 

Pourtant, deux mois après la capitulation de l’Allemagne, un sous-marin allemand se présentait dans les eaux de Mar del Plata : le U-530 avait quitté la base de Kristiansand en Norvège le 3 mars pour croiser au large des côtes américaines ; son équipage ne l’avait pas sabordé en mai, contrairement à l’ordre Regenbogen de l’amiral Dönitz et s’était dirigé vers l’Argentine pour rendre les armes dans base sous-marine de Mar del Plata le 10 juillet 1945. Cette arrivée inattendue s’accompagna de nombreuses rumeurs : le capitaine, Oberleutnant Otto Wermuth, était resté très vague sur les raisons pour lesquelles il avait fallu deux mois au submersible pour rallier l’Argentine, tout l’armement avait disparu, les membres de l’équipage ne portait aucune pièces d’identité et le journal de bord avait disparu. Une enquête de la Marine argentine suggérait qu’une mutinerie avait du se produire à bord.

 

U-boat U-530

 

Un mois plus tard, le 17 août 1945, un autre U-boat était arraisonné au large du port naval de Mar del Plata. Il s’agissait du U-977, qui avait quitté sa base de Norvège le 2 mai 1945 pour aller attaquer le port britannique de Southampton. Ayant appris la capitualtion de l’Allemagne au large de l’Ecosse, le capitaine, Oberleutnant Heinz Schäffer, avait décidé de mettre le cap vers l’Argentine par peur des représailles alliés s’il se rendait en Allemagne. Là encore, les détails de sa navigation étaient flous, laissant libre cours à de nombreuses rumeurs. 

 

U-boat U-977 à Mar del Plata

 

La réapparition de submersibles ressemblant à des U-boat plus évolués 15 ans après la fin de la guerre ne manqua pas de relancer les rumeurs, alors que l’on avait appris depuis l’existence de réseaux favorisant la fuite de dignitaires nazis vers l’Amérique du sud, comme le réseau Odessa.

 

Pourtant, si les bâtiments de type XXI étaient le fleuron de la flotte sous-marine du Reich, ils demandaient également une infrastructure technique particulièrement lourde. Sur les 118 sous-marins de ce type assemblés avant la fin de la guerre, seuls quatre furent jugés dans un état de finition satisfaisant pour le combat. Même si une hypothétique base nazi avait échappé à la vigilance des Alliés, il aurait fallu qu’elle puisse accueillir, cacher et équiper un submersible long de 76 m avec un équipage de 57 personnes.

 

A la fin de la guerre, la plupart des U-boat furent démolis ou coulés mais les Alliés purent récupérer 8 type XXI. Les Etats-Unis intégrèrent le U-2513 et le U-3008 dans la Marine américiane, le U-3017 rejoint la Royal Navy sous le nom de HMS N41 et le U-2518 devint le sous-marin français Roland Morillot, en service jusqu’en 1967.

 

Les accords de Potsdam attribuèrent 4 U-boat type XXI à l’Union Soviétique, les U-3515, U-2529, U-3035 et U-3041. Cependant, les Occidentaux furent rapidement convaincus que les Soviétiques avaient mis la main sur plusieurs autres bâtiments : selon un rapport de janvier 1948, il était admis que la Marine soviétique disposait de 15 type XXI opérationnels, qu’elle pouvait en construire 6 autres sous 2 mois et qu’elle avait la possibilité d’en produire 39 autres à partir des composants et des éléments préfabriqués qui avaient été récupérés après la capture de l’usine de montage de Danzig.

En outre, l’U-boat type XXI servit de modèle à plusieurs projets soviétiques : le projet 611 devait beaucoup s’en inspirer, le projet 614 était une copie du type XXI et le projet 613 devait reprendre les grands éléments de son  architecture. Le projet 613 devait être connu par les Occidentaux par le nom de code Whisky : entre 1949 et 1958, 215 submersibles de classe Whisky furent mis en service par la Marine soviétique.

 

Sous-marin de classe Whisky

 

Lors des évènements du Golfo Nuevo, la Marine soviétique était donc la plus susceptible de déployer plusieurs bâtiments ressemblant au type XXI allemand. Pourtant l’attaché naval soviétique à Buenos Aires devait rejeter avec indignation toutes les accusations alors que le vice-président de l’URSS, Anastas Mikoyan déclarait que " … tout ce que les Argentins risquaient de tuer dans ce golfe, c’était un tas de poissons".

 


Le président argentin Ernesto Frondizi et le président américain J.F. Kennedy en 1961.


Dans le contexte de la Guerre Froide, les Soviétiques auraient eu beaucoup à perdre si l’un des navires avaient été coulés par une nation d’Amérique du Sud, en terme militaire puisque le submersible aurait pu être exploré et répertorié, en terme de prestige alors qu’ils soutenaient la révolution cubaine depuis 1959. Dans les faits, il n’y eut ni pressions de la diplomatie russe, ni manœuvres de la Marine soviétique pour faciliter la fuite de l’intrus du Golfo Nuevo.

 

Peut-être comptaient-ils sur la prétendue invulnérabilité du sous-marin inconnu. Même si des bruits de réparations ont pu être entendu, il semble certain que la campagne de grenadage intensif n’a pas pu couler ce submersible. Les compte-rendus de l’époque soulignent à plusieurs reprises que l’intrus était difficile à traquer, échappant au repérage par sonar. Le matériel moderne livré par les Américains à partir du 20 février se révélé inutile, malgré les grenades plus puissantes, les torpilles magnétiques et acoustiques. Cela permit aux rumeurs les plus étranges de prospérer : on parla de champ de force, de capacité à devenir invisible ou à se téléporter.

 

Sans aller jusque là, il faut revenir aux capacités remarquables des submersibles de type XXI et de ses copies. Sa grande capacité de batterie lui permettait de rester immergé pour de longues durées, environ 3 jours en navigant doucement, et il fallait moins de 5h pour recharger les batteries grâce au snorkel. Il pouvait atteindre une vitesse de 32 km/h sous l’eau distançant les navires de surface les plus lourds. Enfin, il disposait d’un système de sonar avancé, permettant de naviguer sans périscope et de rendre ainsi sa poursuite plus difficile.

 

Il faut ajouter à cela le fond particulièrement accidenté du Golfo Nuevo, facilitant les manœuvres de fuite et de dissimulation, ainsi que le probable manque d’expérience des marins argentins dans la lutte anti-sous-marine. Le grenadage intensif a également montré une efficacité limitée : pour être dangereuse, une grenade sous-marine doit exploser à moins de 5m du submersible, ce qui relève d’une très grande part de chance. C’est l’accumulation de petites avaries qui finit au fil du temps par endommager les sous-marins : de nombreux U-boat survécurent à des heures de grenadage, comme le U-627 qui, en avril 1945, résista au lancer de 678 grenades.

 

Même s’il est possible d’expliquer simplement la fuite de l’intrus du Golfo Nuevo, son origine et ses motivations restent à ce jour inconnues.


L'article Wikipedia sur l'histoire de Mar del Plata (anglais)

La bataille de Golfo Nuevo (espagnol)

 

Publié dans Histoire secrète

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Taranto 09/11/2009 10:00


Concernant les difficultés rencontrées par la marine argentine à localiser le submersible, j'ai depuis découvert l'existence d'une technique particulière, les tuiles anéchoïques :
"La technologie des tuiles anéchoïques a été développée par l'Allemagne durant la Seconde Guerre mondiale, sous le nom de code Alberich d'après un sorcier invisible de la mythologie allemande. Ces
tuiles étaient un revêtement de caoutchouc de 4mm d'épaisseur posées sur les sous marins. Elles atténuaient les sons sur la plage de fréquences de 10 kHz à 18 kHz à 15% de leurs puissances
initiales. Cette plage de fréquences correspondait à celles des premiers sonars ASDIC utilisés par les Alliés. Grâce à ce revêtement, la portée opérationnelle des ASDIC était réduite de 2 000
mètres à 300 mètres.

Le caoutchouc contenait une série de petits trous, qui aidait à dissiper les sons. Le problème était que le matériau avait des performances variables en fonction de la profondeur, car les trous
étaient comprimés différemment selon la profondeur d'immersion. Un autre problème était la pose du revêtement sur le sous marin, qui nécessitait une colle spéciale ainsi qu'une application soignée.
Les premiers essais ont été menés en 1940, mais le revêtement ne sera finalement opérationnel qu'en 1944."
Citation de l'article Wikipedia